Ces merveilleux dessins permettent aux hommes d’être ensemble

Lundi 12 septembre, 1ère séance de la Résidence In Situ avec Cécile Ladjali et Marco Castilla, l’équipe pédagogique du collège Albert Camus de Rosny-sous-Bois, la Mission La Culture et l’Art au Collège du Conseil Départemental de la Seine-Saint-Denis et l’Association Bibliothèques en Seine-Saint-Denis

Séance_1-2

Lundi 12 septembre, au matin. Indices disséminés entre deux salles de classe, jeu de piste suivi à la trace : un nom débordé de la couverture d’un livre étudié la semaine précédente sur le grand emploi du temps, photographies et poèmes en prose mis en écho dans les couloirs sonores. Parcours fléché, jusqu’à cet auditorium creusant une agora dans l’ancien CDI fermé pour travaux. In situ : c’est là.

Et qui est là, au centre de ce lieu pensé pour faire cercle – cette figure géométrique de la communauté où nous prenons place et nous assemblons ? Pauline Élion, professeure de français, prend la parole et présente à ses élèves Marco Castilla, photographe et plasticien, et Cécile Ladjali, auteure, dont elle leur a déjà fait lire quelques extraits de son dernier livre Illettré. Puis leur laisse la place pour présenter à la classe le travail qu’ils vont accomplir ensemble cette année.

Marco Castilla leur parle surtout du mythe de la tour de Babel, inhérente à son œuvre, et leur propose différents travaux autour de celui-ci. Des références picturales, des constructions plastiques à partir de divers matériaux, des photos de ‘tour de Babel’ qui les entourent au quotidien, peut-être la visite de son atelier où s’érige sa propre tour de Babel haute de ses huit mètres.

Il leur raconte aussi ses moments de créations, qui surviennent plutôt de nuit.

Séance_1

‘La nuit, tout est plus calme, il n’y a presque personne dans les rues. J’en ressens mieux les émotions autour de moi. Et ça peut paraître étrange, car généralement c’est la présence humaine qui transmet des émotions. Moi justement, je cherche à retransmettre de l’émotion dans quelque chose d’inanimé.’

Et Cécile Ladjali rejoint son discours quant à la difficulté à trouver les bons moments, à être dans les bonnes dispositions pour créer, produire de la matière, esthétique ou intellectuelle, écrire…

Il faut chercher le silence, prendre le temps d’être lent, ce sont des réflexes qu’on perd, car le monde dans lequel on vit ne nous y invite pas.

image-1 Poème de Cécile Ladjali

C’est au tour de Cécile Ladjali d’exposer ses idées pour cette année avec eux — et, avant toute chose, elle souhaite leur parler du langage. Tous deux ont choisi d’introduire leurs idées et leurs propositions à travers un des thèmes chers à leur œuvre.

Cécile interroge les élèves : ‘Pensez-vous que l’on y perd ou que l’on y gagne à parler plusieurs langues ?’ La réponse est unanime. ‘On y gagne.’
Et, en effet, pour Cécile Ladjali, le langage, et son apprentissage, n’est pas un second choix, il est nécessaire. Elle prévient les élèves : ce thème sera récurrent tout le temps qu’elle sera avec eux. Car pour elle ‘chaque langue est une fenêtre ouverte sur le monde’.

Elle insiste sur l’importance du langage en s’appuyant sur son livre Illettré : ‘Est-ce que vous savez ce que c’est que d’être illettré ?
— C’est quand on a appris à lire et à écrire, mais qu’on a oublié.

[...]
— Et qu’est-ce que vous ressentez face à Léo [personnage principal et presque éponyme du roman] ?
— De la pitié.
— Et qu’est-ce que c’est la pitié ? Vous faites du grec ? Non ? Moi non plus ! Mais je l’ai quand même appris. Le mot ‘pitié’ vient du grec pathos, qui signifie la souffrance. La pitié, ça veut dire que vous avez mal pour l’autre.

[...]
Ce qui est terrible, pour un gars comme Léo, c’est qu’il y a plein de moments de la vie qui sont empêchés : voter quand ça lui semble vraiment important de le faire, l’enterrement de sa grand-mère, quand on lui demande comment s’écrit son nom et qu’à cause de lui, il y a une faute sur la pierre tombale, écrire une lettre à son amoureuse…
Sa vie est un vrai chemin de croix.’

Par le biais de son roman et de son personnage, elle invite les élèves à avoir un regard sur l’illettrisme, à se rendre compte à quel point il peut être handicapant de ne pas avoir les mots.

‘Si vous n’avez pas les mots, un jour quelqu’un les aura à votre place. Et ça, c’est terrible.’

Elle ne promet pas l’utilité matérielle du travail qu’ils vont accomplir ensemble. Quand une élève lui demande ‘à quoi ça sert ce qu’on va faire ?’, c’est Théophile Gautier qu’elle fait répondre à sa place : ‘Il n’y a de vraiment beau que ce qui ne peut servir à rien ; tout ce qui est utile est laid’. Ce qui compte n’est pas toujours que les choses aient une utilité pratique. Ou, du moins, ce n’est pas l’utilité pratique qui fait la beauté d’une chose.

Quelques questions sur des points obscurs du roman, sur lesquels Cécile Ladjali est surprise que les élèves aient si vite présumé de ce que cela pourrait pouvoir dire.

Aussi, une voix timide et courageuse s’élevant du dernier rang, répondant ‘oui’ à la question ‘est-ce que l’un d’entre vous écrit ? ’

Et si l’on se demande encore à quoi peut servir tout ça, l’art, la culture, l’écriture, nous dirons que…

‘Ces merveilleux dessins permettent aux hommes d’être ensemble, ces signes abolissent la séparation, promettent l’éternité.’ (Cécile Ladjali, Illettré, Acte Sud, 2016)