Du haut de ses treize ans, elle nous montre la vie dans son indignation magnifique.

Avec Cécile Ladjali, Pauline Élion, professeure de français, et Amandine Biget, documentaliste

Ce lundi matin, un nouvel élève arrive dans la classe, et c’est très bien car pour lancer la séance rien de mieux que de se remémorer les choses dites deux semaines auparavant. Pauline Élion demande donc aux élèves qui étaient présents pendant la première rencontre avec Cécile Ladjali et Marco Castilla de lui raconter un peu ce qu’il s’est dit et ce qu’il va se passer cette année avec eux. Et c’est très bien aussi car à dire vrai, les élèves n’ont pas tout à fait compris ce qu’ils allaient faire avec elle cette année.

Alors Cécile reprend un peu plus simplement, un peu plus légèrement mais peut-être aussi plus concrètement ce dont ils ont déjà parlé et ce qu’ils vont faire ensemble. ‘On avait une discussion prodigieuse sur la liberté que donnent les mots !’ Mais elle leur parle aussi de choses plus personnelles, plus intimes, comme pourquoi la nécessité d’écrire ?
‘Vous savez, moi j’ai été adoptée,  ma mère était iranienne. Mais je viens d’Iran sans y être jamais allée. [...] Mon père était franco-kabyle, mais il vivait en France au moment de la guerre d’Algérie, et c’est donc l’Armée Française qui l’a recruté pour aller tirer sur ses cousins. Mon père, il ne parlait pas beaucoup, et de certaines choses jamais. J’essaye de me souvenir de ce qu’il ne m’a pas dit. Je suis terrifiée par l’absence de sens, l’absence d’explication. Si j’ai ce besoin urgent de parler, d’écrire, de transmettre, c’est parce que je n’ai pas vécu cela étant petite.’

Elle sort alors de son sac une multitude de petits carnets, noirs pour la plupart, et un gros volume de feuille où sont posées lettres tracées, mots raturés, phrases barrées… Voilà à quoi ressemble un brouillon d’écrivain. La quantité de carnets d’écriture impressionne les élèves, et davantage encore quand Cécile leur apprend qu’elle doit en avoir pas loin de 250 chez elle ! Ils sont aussi très surpris des annotations qu’ils trouvent sur ses manuscrits, ce sont celles de ses éditeurs, et encore plus quand ils découvrent qu’il s’agit aussi de fautes d’orthographe, de grammaire ou de syntaxe. Mais c’est ce que Cécile a déjà commencé à leur expliquer lors de la première séance, les écrivains sont des êtres humains tout à fait, ou presque, normaux. Et comme tout le monde, ça leur arrive de faire des fautes, de recevoir des critiques, ce qui n’est pas complètement évident. Cécile raconte sa relation à la critique, notamment aves ses éditeurs : ‘Il faut accepter la critique, alors que c’est parfois très violent. Mon éditeur est très dur, si ça ne convient pas, il me dit ‘Balance tout et recommence’. Je le hais à peu près quinze jours et je me remets au travail.’

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Mais il est temps de passer à la pratique et Cécile lance l’activité en résumant peut-être aussi une partie de ce qu’elle va essayer de faire cette année avec eux, les aider à dialoguer avec eux-mêmes.

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Et ça tombe bien, parce que c’est justement l’idée de l’exercice du matin ! Après avoir lu des extraits d’Enfance de Nathalie Sarraute et d’Illettré de Cécile Ladjali, où dans l’un comme dans l’autre le personnage principal converse parfois avec lui-même, la consigne est la même pour tous :

Écrivez un dialogue entre vous et vous, comme si vous étiez deux personnes différentes, sur une question qui vous préoccupe

Le sujet donné, les stylos et les esprits peuvent commencer à s’agiter. Certains élèves se mettent immédiatement à écrire, inspirés, d’autres sont bloqués, ne trouvent aucune idée… Cécile, Pauline Élion et Amandine Biget, la documentaliste, passent entre les tables disposées en îlots dans la salle : deux tables face à face et quatre élèves autour, un nouvel agencement de l’espace que la professeure tente depuis la réforme du collège afin de favoriser la réflexion en groupe.  Elles aident ceux qui ont du mal à trouver leur sujet, encouragent ceux qui peinent avec la forme de l’exercice, s’enthousiasment devant l’entrain des élèves qui ont trouvé leur idée et qui n’en finissent plus de courir le papier.

La cloche sonne,  direction l’amphithéâtre pour mettre en voix ces dialogues intérieurs. Les élèves sont un peu timides, comme toujours lorsqu’il s’agit d’être le premier à se lancer. C’est Patrick qui ouvre le bal. Dans son texte, il s’interroge après avoir regardé un match de football hier à la télé ce qui lui plait tant dans ce sport : le travail d’équipe, l’effort, la volonté… Un thème qui revient dans d’autres travaux, comme celui d’une jeune fille qui pratique le patinage artistique et qui lutte contre certains standards esthétiques. Un autre texte très fort d’une autre jeune fille sur la valeur absurde de l’argent dont on a tant besoin alors que ce n’est qu’un bout de papier, déchiré, et le voilà inutile, invalide, vide de toute valeur. De plus en plus d’élèves ont pris leur courage à deux mains pour lire leur texte ou celui d’un camarade, pour un rendu éclectique et enthousiasmant !

Pour le dernier quart d’heure, Cécile Ladjali nous propose une lecture de son roman en cours, sur ses origines, sur l’Iran. L’histoire d’une jeune femme iranienne, dont on ne sait pas vraiment au début si elle n’est pas un homme, à qui on a dit au jour de ses treize ans ‘Ma fille, tu es une femme maintenant, tu dois mettre le hijab’.
Pauline Élion en profite pour rappeler à ses élèves que ce qu’ils font là a un lien avec les autres domaines également, le thème du nouveau roman se corrèle très bien avec le désir de Mme Oudin, la professeure d’histoire-géographie, de leur faire visionner Persépolis le dessin animé de Marjane Satrapi.

Persépolis
Ann(e) est jeune, elle n’a que faire de son genre, libre, n’étant rien de particulier et donc tout à la fois, et voilà qu’à treize ans, on la relègue au rang de femme, une femme qui doit se taire, une femme qui doit obéir, se cacher, s’effacer…
‘C’est la liberté avortée, l’identité désillusionnée. Tout d’un coup, c’est le regard des gens ordinaires qui fait la grammaire. Elle ne le comprends pas, ne l’accepte pas et ne peut pas s’y résoudre. Du haut de ses treize ans, elle nous montre la vie dans son indignation magnifique.’