“Littérature ados” – séminaire du 19/05/16

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Ont participé à ce séminaire :

Muriel Amar, chargée d’études de la BPI
Laurent Bazin, professeur de littérature française du XXe siècle, université Versailles Saint-Quentin
Sonia De Leusse, directrice chez Lecture Jeunesse et directrice de rédaction de la revue Lecture Jeune
Tristan Garcia-Fons, pédopsychiatre et psychanalyste
Sylvie Gracia, éditrice jeunesse aux éditions du Rouergue
Thierry Laroche, éditeur chez Gallimard
Édith Lecherbonnier, chargée de mission, Prix littéraire des lycéens en Île-de-France, à la Maison des écrivains et de la littérature
Camille Cloarec, chargée de mission, Prix littéraire des lycéens en Île-de-France, à la Maison des écrivains et de la littérature
Anne Longuet-Kirsch, documentaliste, lycée Charles le Chauve
Stéphanie Malléa, consultante pour l’édition jeunesse
Sylvie Octobre, sociologue, chargée d’études au DEPS, ministère de la Culture et de la Communication
Marie-Christine Roux, responsable du pôle étude du MOTif
Amanda Spiegel, gérante de la librairie Folies d’encre à Montreuil
Cécile Terouanne, directrice éditoriale chez Hachette Jeunesse / Black Moon

Bibliothèques en Seine-Saint-Denis :
Arnaud Cayotte, Rosny-sous-Bois
Geneviève de Maupeou, Pantin
Marie Dabancourt, Pantin
Amandine Barbot, Romainville
Caroline Dauger, Noisy-le-Grand
Claire Dexheimer, Bobigny
Éloise Guenéguès, l’Association Bibliothèques en Seine-Saint-Denis
Sébastien Zaegel, l’Association Bibliothèques en Seine-Saint-Denis
Angèle Prunenec, l’Association Bibliothèques en Seine-Saint-Denis

Salon du livre et de la presse jeunesse en Seine-Saint-Denis :
Sylvie Vassallo, directrice
Nathalie Donikian, directrice littéraire
Astrid Garcia, responsable du développement des publics
Rachel Godefroy, secrétaire générale

Le Salon du livre et de la presse jeunesse en Seine-Saint-Denis et l’association Bibliothèques en Seine-Saint-Denis, en partenariat avec Lecture jeunesse, ont organisé un séminaire autour des littératures pour adolescents. L’idée de ce séminaire était de conjoindre des réflexions sur la façon dont la littérature « ado » est appréhendée par le public auquel elle est destinée et d’en cerner les évolutions dans un univers culturel plus large. Lors de cette journée, chercheurs et professionnels du livre et de l’éducation – soit une quinzaine de structures ou d’institutions (bibliothèques, centres de documentation, maisons d’édition, etc.), ont mis en commun leurs interrogations, tout en s’appuyant sur les dernières recherches, expériences et enquêtes réalisées.

Littérature ado : une culture en rupture

La journée a débuté par une intervention de Laurent Bazin, professeur de littérature ayant mené de nombreux travaux sur les fictions romanesques pour adolescents, pour qui le roman ado, genre autrefois marginal, minoritaire et minoré, vit actuellement un tournant extraordinaire, tant dans sa quantité que dans sa représentativité. Un tournant aux aspects de changement de paradigme en ce qui concerne les pratiques culturelles des adolescents. Jusqu’à la fin des années 2000, le rôle des prescripteurs éducatifs est encore prédominant. Or, on observe actuellement, chez les adolescents, une émancipation vis-à-vis de la culture « légitime » et un rejet de la littérature patrimoniale valorisée par l’éducation nationale. La littérature jeunesse est le lieu de cette rupture avec la culture transmise par l’école. Du côté des adolescents, on observe ainsi un choix des littératures de l’imaginaire plutôt que du réalisme, avec des héro(ine)s présenté(e)s en rupture – ce que traduit notamment le succès des dystopies (genre que l’on pourrait considérer comme la mise en scène du moment de changement de perspective : un personnage se dissocie du groupe, et commence à discerner des ferments de contre-utopie dans un modèle social qui était perçut jusque-là comme utopique). Pour Laurent Bazin, la lecture ado est symptomatique d’un changement actuel, avec le passage d’une transmission culturelle verticale à une autre, plus horizontale — d’une culture des « pères » à une culture des « pairs ». Les adolescents se construisent en effet une culture parallèle, qui prend de plus en plus son autonomie par rapport à celle que l’éducation nationale cherche à mettre en avant, avec un fossé qui se creuse de plus en plus. Le chercheur recommande donc fortement à cette dernière de prendre en compte cette évolution et insiste sur l’urgence d’une concertation à ce sujet, malgré les réticences des corps d’inspection et des professeurs qui, attachés au modèle classique, se pensent souvent comme étant des gardiens du patrimoine.

Sylvie Octobre, sociologue a pris la suite et a précisé ne pas être spécialiste du livre, mais de la consommation culturelle des jeunes, et spécialement du rapport à la culture des jeunes générations d’hier et d’aujourd’hui. En confirmant ce hiatus entre la culture scolaire et la culture adolescente, elle nuança, néanmoins, le point de vue de Laurent Bazin. En insistant notament sur le fait que, de part la multiplicité des prescripteurs et la complexité des pratiques culturelles, la représentation des modèles transmission ne pouvait être structuré que symboliquement sur un modèle vertical. Dans certains milieux sociaux, on observe en effet un hiatus déjà ancien entre culture familiale et culture scolaire. Les romans ne représentent cependant qu’une petite partie de la culture juvénile. Ils sont moins lus que d’autres textes, comme les magazines, les articles en ligne, les SMS… une profusion d’actes de lecture qui reformate les attentes du lectorat adolescent en terme de lecture. Pour la sociologue « on n’a jamais autant consommé de culture, mais de manières extrêmement variées ». La transformation des compétences de lecture mobilisées pour ces actes multiples éloigne ces derniers de la situation de lecture traditionnelle, et produit un éclatement du cadre des pratiques et de leur format. Or, ces actes de consommation culturelle ne sont souvent pas pris en compte par les institutions médiatrices. Pourtant, il y aurait un véritable enjeu politique et pédagogique à le faire, puisqu’on assiste potentiellement à la naissance d’un nouveau lectorat adolescent.

Muriel Amar, chargée d’études à la Bibliothèque publique d’information, a ensuite proposé une rapide traversée des différentes enquêtes menées par le service Étude et Recherche de la BPI depuis les années 70. Un service qui s’est tout particulièrement intéressées à la question des parcours de lecture :

- Dans les année 90, par exemple, plusieurs programmes de recherche autour des adolescents ont été conduits, notamment « Les adolescents et la bibliothèque » de Claude Poissenot, qui insiste sur le remaniement des cadres de sociabilité qu’opère la bibliothèque par delà son côté prescripteur. Ou, encore, « De la bibliothèque au droit de cité » de Michèle Petit, qui souligne également le rôle de la bibliothèque comme lieu de sociabilité pour les jeunes, car il échappe en partie au contrôle parental du fait qu’il rassure ces derniers.*

- En 2004, dans son étude « Des jeunes et des bibliothèques », Martine Burgos poursuit cette réflexion sur la dimension socialisatrice des usages qui sont faits de la bibliothèque par les adolescents en envisageant celle-ci comme un espace de visibilité, de mise en scène de soi dans l’acte de lire en public : territorialisation de la sociabilité, lieu de transgression lorsqu’il s’agit d’occuper l’espace en bande, etc.**

Et, plus récemment, une étude sur les mangas a été réalisée. Mettre des mangas à la BPI a, par exemple, permis à des membres du corps enseignant d’avoir accès à la culture manga, ce qui souligne le rôle de la bibliothèque comme instance de légitimation culturelle.

Ce qui ressort de ces études des parcours de lecture, c’est que ces derniers sont très chaotiques. On observe en effet, généralement, une appétence pour la lecture en bibliothèque jusqu’à 11 ans, puis une rupture — même chez les profils de bons lecteurs — avec une fréquentation de la bibliothèque qui change d’objet, devient parascolaire. Ensuite, pour ce qui concerne les post-bac ou les décrocheurs, il y a comme un angle mort des études sociologiques à leur sujet. D’où : l’intérêt de leur consacrer une étude, ainsi qu’aux élèves mis en situation de lecture contrainte sans pour autant qu’elles soient tout à fait des lectures scolaires — et que l’on pourrait observer à l’occasion de participation à des dispositifs type Prix Goncourt des lycéens. Nécessité, également, de remettre en question nos représentations sur les actes de lecture, ou les manières de lire légitimes. Sachant que, pour Muriel Amar : « ce qu’on ne lit plus est aussi important que ce qu’on lit » et peut fournir une autre manière d’étudier la question. Rejeter certaines habitudes de lecture peut être un moyen de marquer une évolution, « je ne suis plus un enfant, je ne lis plus ça ». Elle ajoute que la bibliothèque peut être la place d’une certaine ségrégation. En séparant les secteurs adultes et enfants du secteur adolescent, on opère une césure qui n’est pourtant pas nécessaire : la bibliothèque ayant pour vocation d’accompagner les adolescents vers le monde adulte via la lecture. La discussion s’est ensuite orientée sur la littérature young adult (YA), de plus en plus présente chez les adolescents, avec une difficulté à déterminer l’âge de ces « jeunes adultes ». Ce qui amène à se poser cette question : jusqu’où va la littérature ado ?

Pour Thierry Laroche, éditeur, la situation de cette dernière a beaucoup évolué depuis vingt ans. Il explique la rupture évoquée entre culture légitime et ados par l’émergence d’une nouvelle génération d’auteurs, eux-mêmes adolescents au sens large, en prise directe avec cette nouvelle culture. Il rejoint Laurent Bazin en s’appuyant sur l’évolution des collections Gallimard : il y a quinze ans elles étaient d’un niveau ado, mais appartenaient à cette culture « légitime ». Désormais, elles font réellement partie de cette nouvelle culture, avec des préoccupations propres aux adolescents. Cette littérature est beaucoup plus sensible aux modes, avec une augmentation du phénomène de bestsellerisation. Pour l’éditeur, l’émergence du grand format, plus associé au plaisir de lecture, a largement aidé. Le livre de poche, ancien standard, était selon lui associé avec la prescription et la lecture scolaire. C’est ce qui expliquerait le succès mitigé des bascules en poche de succès de littérature ados en grand format.

L’avis de Cécile Terouanne, éditrice, diverge sur ce point : pour elle cette faiblesse du transfert est due à l’immaturité du poche dans ce secteur. Selon elle cette situation est en train d’évoluer, mais cela va prendre du temps et nécessiter des collections réellement dédiées.

Transfert d’âge et best-sellerisation

Thierry Laroche reprend en avançant l’idée que la société est de plus en plus adolescente, plus longtemps. Les livres +13 sont surtout lus par des +18 et 80 % des achats et des lectures de YA sont le fait d’adultes. Rebondissant sur ces chiffres, Sylvie Octobre remarque que le fait que des lecteurs plus âgés se dirige vers des produits conçus pour des publics plus jeunes est une exception dans le champ des pratiques culturelles. Car dans tous les autres domaines (cinéma, musique…), c’est l’inverse : le jeune public aspire très tôt à accéder à des produits culturels référencés « adulte ». Pour l’éditeur, ce fait démontre qu’il s’agit plutôt ici d’une « nouvelle littérature populaire » plus qu’une littérature sectorisée en fonction d’une classe d’âge. Donc, en tant que culture populaire, un basculement est toujours possible dans le champ de la culture légitime. Il conclut sur l’idée que les adolescents qui lisent jonglent très bien entre Camus et John Green, avec une grande capacité d’adaptation. Selon lui, il n’y a pas forcément un hiatus entre les deux cultures. Un point de vue que Sylvie Octobre ne partage pas entièrement : si cette affirmation se confirme chez les gros lecteurs, ce n’est pas le cas des autres.

Revenant sur le transfert d’âge, Sylvie Vassallo, directrice du Salon du livre et de la presse jeunesse, précise qu’il ne se fait pas sur tous les genres. Un avis soutenu par Cécile Terouanne : « les lecteurs adultes ne lisent pas toute la lecture ado ». Pour cette dernière, transfert d’âge et best-sellerisation sont liés à une actualité audiovisuelle. Sylvie Gracia, éditrice, ajoute qu’on observe une maturation plus rapide dans le marketing : on pense par exemple aussi au lectorat YA dans les collections ados. Il se développe actuellement une perte de repères chez les éditeurs sur le ciblage de leur lectorat. Les livres sont, ou deviennent, « trans-âge » et tout public. Sur cette question Amanda Spiegel, libraire, témoigne que les rayons en librairie et leur répartition évoluent énormément avec l’arrivée, depuis les années 2000, de nouveaux produits éditoriaux (mangas, comix, littérature YA…) et qu’il y a là aussi une difficulté à sectoriser.

Le rôle des librairies

Apportant un point de vue de libraire sur la question, elle explique qu’il est possible d’utiliser la best-sellerisation pour faire sortir des livres plus exigeants à l’aide d’une « stratégie de placement » (en les « mélangeant », sur un même rayonnage, à la littérature YA), ou de présenter les livres ados autrement pour séduire ce lectorat. Elle s’appuie sur l’exemple de sa librairie, où l’embauche d’un jeune « barbu cool » parlant directement aux adolescents et non à leurs parents semble être une réussite complète. Enchaînant sur ces derniers, elle explique qu’il arrive fréquemment que, lisant les livres de leurs enfants dans une démarche de censure et/ou de protection, ils finissent par y prendre goût. Pour elle, s’il est compliqué de mobiliser les ados sur des animations, cela peut néanmoins très bien fonctionner et c’est pour cela qu’elle fait preuve d’un certain volontarisme dans sa façon de se saisir des dispositifs d’actions culturelles existants, comme son partenariat avec la bibliothèque de Montreuil, ses interventions en milieu scolaire (où elle présente le fonctionnement de la librairie), l’incitation à utiliser les chèques lire pour acheter de la fiction, sa participation au projet d’écriture romanesque du lycée Jaurès (et la sortie « officielle » du livre produit dans ce cadre à la librairie), au Prix littéraire des lycéens en Île-de-France, etc.

Elle indique, par ailleurs, qu’Internet est devenu un marqueur incontournable du succès potentiel d’un livre ou de son auteur. Les libraires ne sont plus autant prescripteurs, souffrant d’un train de retard par rapport aux blogueurs. Dans tous les cas, les librairies se doivent de s’appuyer sur le web pour leur veille si elles ne veulent pas perdre des ventes au profit des supermarchés. Enfin, si elle ne se fait pas de soucis pour les lectures de l’imaginaire, elle s’inquiète de l’absence de renouvellement du public des livres de sciences humaines. Elle craint que ce public ne soit à terme plus suffisant, notamment pour maintenir un fond convaincant.

Rebondissant sur une de ses remarques, Claire Dexheimer, bibliothécaire, souligne que cette sensation d’être hors jeu est partagée en bibliothèque, et qu’elle pose aux professionnels de la lecture publique la question suivante : faut-il avoir les mêmes pratiques culturelles que les ados pour proposer une médiation efficace, ou accepter qu’ils soient eux aussi, dans une certaine mesure, prescripteurs ? Elle ajoute que pour elle l’important est de planter des graines chez les lecteurs avant 11 ans et de faire confiance à ce capital ensuite.

Le support numérique

À la question quel rapport entre lecture de livres de poche et de ebooks, Thierry Laroche répond que ceux-ci ne se vendent pas, surtout chez les jeunes. Sylvie Vassallo précise qu’en numérique, la lecture se fait peu sur des livres homothétiques, mais que les nouveaux usages sont difficilement quantifiables. Les professionnels du livre ont par ailleurs du mal à suivre ces derniers, notamment en ce qui concerne le numérique natif. Sylvie Octobre confirme d’ailleurs la difficulté de suivre ces nouveaux usages au niveau sociologique avec les méthodes traditionnelles. Pour elle la lecture « janséniste » méditative, omniprésente, n’en est qu’une seule forme et il faut faire évoluer cette vision, parce que les usages, eux, évoluent vite. Ce sont d’ailleurs ces nouvelles formes de lecture qui touchent le « ventre mou » du lectorat, c’est-à-dire les lecteurs faibles et moyens.

Suite à cette remarque, Sylvie Vassallo questionne : les lecteurs de l’imaginaire évoqués en début de journée sont-ils les grands lecteurs déplacés ou de nouveaux lecteurs ? Selon la sociologue les profils des grands lecteurs sont toujours les mêmes et ce sont eux, grands consommateurs, qui accompagnent ou sont à l’origine des évolutions du secteur. Ce qui n’empêche pas la proportion de lecteurs de livres de baisser de 5 à 10 % à chaque génération.

L’aspect psychanalytique de la question a ensuite été abordé, avec une intervention de Tristan Garcia-Fons, pédopsychiatre. S’il est, selon lui, difficile de définir précisément l’adolescence, son processus débute avec la puberté, la découverte d’une nouvelle sexualité et la confrontation avec l’autre genre. Une des conséquences de cette période de mutation, c’est précisément qu’il y a à inventer une nouvelle langue parce que la langue qui avait couru jusqu’alors ne vaut plus, et qui suppose de s’arracher de la langue d’avant, de trouver une langue support, une langue viendrait dire, aider à dire ce qui est nouveau, inédit qui peut être vécu, mais qui, si on reprend une forme littéraire, n’est pas encore édité. La question de l’émergence de nouveaux enfants et de nouveaux adolescents, très présente dans le secteur du livre, fait encore débat chez les psychologues. Il est en tout cas certain pour lui que les questions liées au « processus juvénile » ne se posent pas qu’à l’adolescence et peuvent aussi concerner des moments de changements importants (accident, parentalité, ménopause…).

Attirer les ados en bibliothèque

Le séminaire a repris sur la question du renouvellement de l’attrait des bibliothèques pour les adolescents à travers des études de cas concrets. Le premier est celui de la médiathèque Louis Aragon à Rosny-sous-Bois, présenté par Arnaud Cayotte, bibliothécaire. Celle-ci a mis en place des groupes de travail sur les nouveaux usages, notamment sur le numérique et les ados. Il est clairement ressorti que les usages réels des adolescents, c’est-à-dire une utilisation des locaux comme salle de permanence, ne correspondaient pas à ceux attendus. Cela se traduisait par la présence d’un public très important, mais un nombre d’emprunts assez faible. L’équipe de la médiathèque a donc cherché à faire évoluer son approche.

Elle a mis en place plusieurs solutions, en commençant par le renouvellement de la collection ado et la création d’un espace dédié, la « Passerelle ». Celui-ci n’est pas estampillé adolescent, car l’équipe a estimé qu’il pouvait également attirer un public adulte. Différentes sélections de collections y seront intégrées temporairement, auxquelles s’ajouteront des partenariats, notamment avec un fablab, des graphistes et le conservatoire le plus proche. Un gros travail a par ailleurs été effectué sur la révision via l’initiative « Louis Aragon passe le bac », avec un accent mis sur la pause, avec des jeux, du selfie art, des « pauses minutes », etc.

Sans aller jusqu’au renouvellement, les bibliothèques de Pantin, représentées par Marie Dabancourt, ont quant à elles décidé d’étoffer fortement leurs collections. Elles aussi ont fait le choix de mettre en place un groupe de travail et des partenariats avec la ville, les SMJ, les lycées, etc. Les trois bibliothèques organisent également des soirées pour présenter leurs coups de coeur ados et adultes. Les deux catégories sont regroupées en raison de la popularité croissante du rayon ado chez les adultes. Enfin, elles ont mis en place une semaine de révision axée sur le brevet et le bac, avec un espace dédié et des horaires allongés.

Il y a, enfin, le comité de lecture « Lectures adolescentes », porté par l’Association Bibliothèques en Seine-Saint-Denis à destination des bibliothécaires du département, dont le principe de base est d’aller chercher dans la littérature générale des choses qui pourraient être transmises à des lecteurs adolescents. La discussion s’organise ainsi autour d’une sélection de six titres lus par l’ensemble du comité, afin d’en départager ceux qui feront l’objet d’une fiche de lecture intégrant une base de données en ligne, et servant d’outil de travail à tous les bibliothécaires liés aux secteurs jeunesse. Plus généralement, il s’agit d’un protocole de travail mutualisé, qui s’appuie sur l’échange de savoirs, savoir-faire et pratiques entre professionnels de la lecture publique autour des dispositifs de médiations et des animations ayant lieu dans leur bibliothèque respective, et qui sont ciblées sur le public ados.

Les adolescents sont un public difficile à suivre et à fidéliser, d’autant plus qu’ils ne restent pas ados très longtemps. Plusieurs intervenant(e)s sont cependant d’accord pour affirmer que les couvertures des ouvrages peuvent être une porte d’entrée pour les intéresser. Celles-ci ont toujours une place très importante dans le choix d’un livre par ce public et peuvent faire toute la différence, une édition plus récente sortant sans problème lorsque la plus ancienne n’est jamais empruntée.

Les prix littéraires : une médiation efficace ?

La question du Prix littéraire des lycéens, apprentis et stagiaires de la formation professionnelle en Île-de-France a ensuite été évoquée. Selon Édith Lecherbonnier, représentante de la Maison des écrivains, s’il est difficile de mesurer l’implication des jeunes pendant le processus (qui associe une classe, une bibliothèque et une librairie indépendante), la remise du prix au Salon du livre est toujours un moment très émouvant, où les adolescents font preuve d’une « ferveur exceptionnelle ». L’objectif étant de départager cinq livres de littérature générale, tous genres confondus. Le programme concerne un public très varié et cherche à proposer une expérience collective et responsabilisante : la moitié de la sélection est constituée de livres peu connus, qui permettent aux jeunes d’êtres les premiers à proposer un discours critique à leur propos. En tant que jury, le vote des élèves peut par ailleurs compter dans la carrière d’un auteur, et la dynamique impulsée par le fait d’être partie prenante d’un prix littéraire leur donne le sentiment d’avoir quelque chose à défendre. Le Prix semble très bien marcher. Il sélectionne généralement une littérature très exigeante qui implique une médiation de la part des professeurs, libraires et bibliothécaires, devant ainsi faire un travail de contextualisation et de mise en lien (avec l’art, la musique, cinéma, etc.) — ce qui ne semble pas poser problème aux adolescents, qui font preuve d’une grande ouverture d’esprit et d’assez peu d’aprioris.

Anne Longuet-Kirsch, documentaliste, avance que se voir présenter une sélection adulte est ressenti comme valorisant par les lycéens, qui n’ont pas vraiment de coups de coeur, mais une vraie réflexion. Il s’agit clairement pour elle d’une expérience réussie. Certains intervenants s’interrogent justement sur ce choix de ne pas intégrer de littérature jeunesse. Il ressort du débat que cette absence s’explique par la méconnaissance de ce secteur par les professionnels de la littérature générale. L’assemblée semble s’accorder sur le fait qu’un clivage très fort existe en France entre le secteur général et le secteur jeunesse, souvent beaucoup moins bien considéré. Celui-ci apparait moins prononcé à l’étranger. D’un autre côté, il est avancé que ce choix de sélection peut aussi permettre de présenter des titres aux adolescents qu’ils n’auraient sans doute pas lus par eux-mêmes, et d’être ainsi l’occasion d’un coup de projecteur sur la littérature générale (qui est par ailleurs relativement absente – hormis pour ce qui concerne les livres au programme — des fonds des CDI).

Dernier thème de la journée, la question de la représentation semble toujours très importante, certains adultes étant encore mal reçus lorsqu’ils empruntent des livres ados. Le travail de bibliothécaire consiste donc aussi à décloisonner. Les auteurs ne pensent d’ailleurs pas forcément à la classification quand ils écrivent, celle-ci étant souvent un choix de l’éditeur.

Ressources

* Références bibliographiques :
- Poissenot, Claude. Les adolescents et la bibliothèque. Bulletin des bibliothèques de France (BBF), n° 3, 1998, p. 98-99. Disponible sur le Web. Compte-rendu.
- Petit, Michèle. De la bibliothèque au droit de cité. Bulletin des bibliothèques de France (BBF), n° 1, 1997, p. 6-11. Disponible sur le Web. Compte-rendu.

** Référence bibliographique :
- Burgos, Martine. Des jeunes et des bibliothèques. Bulletin des bibliothèques de France (BBF), n° 5, 2004, p. 135-135. Disponible sur le Web. Compte-rendu.